Les volontaires de l'armée de réserve
Jérôme Croyet, docteur en histoire, archiviste adjoint aux A.D. Ain
& collaborateur au magazine Napoléon 1er
Le 17 Ventôse an 8, alors que le remaniement politique n'est pas encore effectué (les préfets ne sont pas en place et les mairies pas encore rétablies), paraît un arrêté des Consuls de la République créant une armée de réserve basée à Dijon, formée de vétérans, de conscrits, de réquisitionnaires et de volontaires. À cette armée de réserve formée de 600 000 volontaires, doivent se joindre un complément de 30 000 conscrits et une légion italienne formée des patriotes italiens réfugiés en France. Bonaparte, puis Napoléon, aura, durant tout son règne, comme soucis de rallier autour de l'armée les Français divisés par la Révolution. Si l'attachement du peuple est rapide, l'adhésion des anciennes classes dominantes au nouveau pouvoir est plus difficile. Pour réaliser ce projet, Bonaparte crée dès son arrivée au pouvoir un corps d'élite auquel se joindront ces enfants de la grande bourgeoisie et de la noblesse d'ancien régime. Afin d’attirer les volontaires, Bonaparte porte son choix sur la création d'une unité de hussards et d'infanterie légère. Cette décision n'est pas un hasard de Bonaparte. En effet, l'idée d'appartenir à un corps d'élite[1], où le prestige de l'uniforme est important, doit être un facteur important dans la mobilisation des masses bourgeoises et des vétérans appelés à former ce corps[2]. Le recrutement de cette armée de Bonaparte doit être le volontariat[3]. Ce dernier doit prouver l'adhésion de la bourgeoisie conquérante de 1789 à la personne de Bonaparte plus qu'à celle du régime[4]. Bonaparte charge le général Mathieu Dumas, homme de terrain au courage et aux qualités éprouvés, pour mettre en place les volontaires, à Paris puis à Dijon. Suite à la proclamation du 1er Consul et l'arrêté des Consuls, le général Mathieu Dumas adresse une instruction imprimée aux départements afin d'obtenir la meilleure uniformisation possible des troupes qui vont arriver sous son commandement. Outre l'honneur de servir avec le général vainqueur en Italie et en Egypte[5], Dumas cherche à mobiliser les classes nanties de la société en montrant Bonaparte comme l'enfant de la Révolution bourgeoise qui lui assure un retour à l'ordre : "Les dons fréquemment offerts, les sacrifices faits si généreusement, les privations supportées, les iniques extorsions souffertes par les propriétaires pendant le cours de la Révolution, ont épuisé d'immenses ressources, mais n'ont pu tarir celles que le véritable intérêt national fait reproduire"[6]. Mais Bonaparte doit aussi être le sauveur des classes moyennes sur lesquelles il s'appuie. Dumas cherche aussi à les mobiliser en les présentant comme les représentantes (salvatrices mais brimées par l'excès populaire) de "la bonne foi, l'affection, la confiance"[7].
Dumas organise rapidement, et dans les meilleures circonstances possibles, un escadron de hussards et des compagnies du 1er bataillon à Paris où les volontaires ne manquent pas. Dans l'Ain, l'administration centrale du département réceptionne la loi et commence à l'appliquer dès le 25 Ventôse en l'enregistrant et en la faisant connaître aux municipalités de canton. De suite, une répartition par commune des 383 volontaires pour l'armée de réserve est faite. Dans l'Ain, comme ailleurs, la nécessité des autorités à plaire au 1er Consul, jointe à la nécessité de lui attaché la bourgeoisie, est primordiale dans l'esprit qui anime le recrutement de "notre phalange"[8]. Afin de stimuler l'ardeur des jeunes gens, l'administration, puis le Préfet de l'Ain Ozun, font des proclamations pour stigmatiser la jeunesse dorée[9] du département. Ils leur demandent de payer l'impôt du sang en contre parti du bonheur dont ils ont été les bénéficiaires : “ Pour conquérir promptement la paix, il faut au gouvernement l'argent, du fer et des soldats. Que par cet espoir de paix vos âmes soient retrempées et qu'enflammé du désir de conserver l'indépendance de la Nation et de lui rendre sa splendeur et sa prospérité chacun s'empresse à l'envi d'acquitter la portion d'impôt dont il est redevable ”[10]. Toutefois, les volontaires sont peu nombreux et essentiellement ruraux issus du monde agricole. En effet, dans une lettre au préfet Ozun, le 23 germinal, le général Mathieu Dumas craint "que la formation des compagnies volontaires tant à pied qu'à cheval, ne rencontre encore plus de difficultés dans le département de l'Ain et particulièrement dans la ville de Bourg"[11]. Ses craintes ne sont pas fondées sur le manque d'engouement et de patriotisme des gens de l'Ain, au contraire, "le zèle de votre jeunesse guerrière a été si souvent excité, la proximité des armées à dû l'attirer dans les camps"[12].
Dans les municipalités de canton, les agents du pouvoir exécutif sont chargés de la répartition de leur contingent de conscrits à désigner par communes. Le 11 germinal an 8, lors du choix des sept conscrits du canton de Virieu-le-Grand à partir pour l'armée de réserve, cinq sont tirés au sort, un part comme remplaçant et le dernier est déclaré inapte. Malgré les efforts de l'administration, le contingent de l'Ain n'est pas rempli au 24 prairial. Le 1er Consul accuse les maires de ne pas remplir leurs fonctions et donne dix jours à partir du de la publication dans le département de l'arrêté du 7 prairial pour que le contingent soit au complet, sans quoi, tout les conscrits de l'an 8 se verront appelés à cette formation et les réquisitionnaires et conscrits rentrés ou restés dans leurs foyers sans congé seront considérés comme déserteurs. Cette décision de Bonaparte motive le préfet de l'Ain. Les municipalités utilisent cette levée permet de vider les campagnes des indésirables. Sur 383 hommes à fournir pour le département, sont “ volontarisés ” en premier lieu les enfants venant de l'hospice civil de Lyon et les domestiques. On compte beaucoup d'agriculteurs mais peu d'artisans ou de fils de bourgeois. Malgré des désistements et plusieurs cas de réfractaires, l’effectif est au complet. L’âge moyen est de 20 et 4 mois.
C’est rassemblés à Bourg, du 12 au 17 Germinal an 8, que les détachements partent pour Dijon sous le commandement de capitaines, lieutenants ou sous-lieutenants réformés servant de guides à des groupes de 50 conscrits. "A mesure de leur arrivée, les jeunes recrues étaient directement incorporés dans les demi-brigades stationnées dans la région"[13]. L'Armée de réserve est alors composée des 22e, 30e, 40e, 43e, 53e, 58e, 60e, 70e, 72e et 96e demi-brigades de ligne, des 3e, 6e, 13e, 19e et 24e demi-brigades d'infanterie légère ainsi que14 bataillons des dépôts de l'armée d'Orient. A cela s'ajoute les 11e et 12e régiments de Hussards, les 2e, 7e, 15e et 21e régiments de Chasseurs à Cheval, les 8e et 9e régiments de dragons et les 2e, 3e et 20e régiments de cavalerie. "Ceux qui ne seraient attachés à aucun corps, se rendront au quartier général de l'armée de réserve à Dijon, où ils seront armés et habillés"[14]. Regroupés dans deux escadrons de hussards et dans d'infanterie légère, ils forment les volontaires de Bonaparte.
[1] "This trouble-shooter role created a strong esprit de corps (sic) which resulted in the light cavalery believing itself to be rather more than just a cut above the rest.Indeed, such was the audacity of the hussars thaht their arrogant inndiscipline brought a specific rebuke from the Emperor : These hussars must be made to remeber that a french soldier must be a horseman, innfantryman and artilleryman, and there is nothing he may turn his back on". BUKHARI (Emir)-McBRIDE (Angus) : Napoleon's hussars. Men-at-arms series, n°76.
[2] "Le premier consul m'a chargé de l'honorable mission d'organiser les Volontaires. . .en appelant à la défense commune tous ceux qui, n'étant pas appelés par la loi, ou ayant déjà payé leur dette". Lettre circulaire du Général Mathieu Dumas au Préfet de l'Ain. 9 Germinal an 8. A.D.Ain sérieL.
[3] "dans chaque département, se présenteront pour répondre à l'appel qu'il a fait. . .tous les français". Lettre circulaire du Général Mathieu Dumas au Préfet de l'Ain. 9 Germinal an 8. A.D.Ain sérieL.
[4] "Il est essentiel que les familles aisées donnent ce gage de leur confiance". Lettre de Mathieu Dumas au Préfet de l'Ain, 23 Germinal an 8. A.D.Ain série L.
[5] "La proclamation des Consuls de la République aux français en date du 17 Ventôse. . .offre. . .aux français. . .les moyens d'accompagner le 1er Consul et de participer aux périls et à la gloire de la campagne prochaine" Arrêté de l'administration du département de l'Ain. 25 Ventôse an 8. A.D.Ain série L. "Qu'ils courent partager ses périls, ils partageront ses droits à la reconnaissance des français". Proclamation de l'administration du département de l'Ain. .d. A.D.Ain série L.
[6] Lettre circulaire du Général Mathieu Dumas au Préfet de l'Ain. 9 Germinal an 8. A.D.Ain sérieL.
[7] Lettre circulaire du Général Mathieu Dumas au Préfet de l'Ain. 9 Germinal an 8. A.D.Ain sérieL.
[8]Lettre circulaire de Mathieu Dumas au Préfet de l'Ain, 8 floréal an 8. A.D.Ain série L.
[9] Essentiellement des fils de petits bourgeois, d'artisans, des commis de bureaux.
[10] Proclamation des administrateurs du département de l'Ain aux cantons, 1er germinal an VIII. A.D. Ain série L.
[11] Lettre de Dumas au préfet de l'Ain, 23 germinal an 8. A.D. Ain série L.
[12] Lettre de Dumas au préfet de l'Ain, 23 germinal an 8. A.D. Ain série L.
[13] BOURGEOT (Vincent) : L’armée de réserve à Dijon in Revue Napoléon.
[14] Organisation des volontaires de l'armée de réserve, instruction du général Mathieu Dumas, germinal an VIII. Collection particulière.