la Bretagne en 1815

Publié le par Jérôme Croyet

Cette lettre est écrite par un noble breton demeurant à Morlaix.

A monsieur de la Monneraye, lieutenant d’artillerie à pied, chez madame la Roche, hôtel du Mouton Blanc à Bourbonne les Bains

 

 

2 juin 1815

Je viens de recevoir ta dernière lettre, mon ami, tu oublies toujours d’y mettre la date, ce qui me contrarie un peu. C’est une consolation de savoir de tes nouvelles, attendues bien impatiemment. Je désire que les eaux produisent sur ta santé l’effet que l’on en peut attendre, et les douches sur ta blessure. Tu parois comme nous bien peu instruit de ce qui se passe. Tantôt on parle de paix, tantôt de guerre. On ne sait qu’en croire ; ce qu’il y a de sûr, c’est que les levées de troupes annoncent que l’on se met en mesure pour se défendre si l’on est attaqué. Dans notre province on parle beaucoup de chouans, de vendéens : jusqu’à présent il n’en a pas paru ici : il paroit que des troupes sont envoyées pour les combattre et les dissiper. On dit que le colonel Penguere marche sur Vannes. Il y a quelques temps qu’il y a eu une affaire à Lorient, entre les chouans et la colonne mobile. Tout cela est très malheureux, et trouble un peu la tranquillité dont nous jouissions. Nos gardes nationales s’organisent ici. L’on dit que les jeunes gens sont destinés à partir en colonnes mobiles, les autres à défendre leurs foyers. Quatre messieurs qui s’étoient embarqués pour l’Angleterre et qui ont été rejetés par le vent sur la côte, ont été arrêtés par des douaniers, et amenés ici, d’où ils partent ce soir pour Rennes. Mr de St Luc, Mr de Parceveau, Mr de Quelen et Mr Sylgni. Le protecteur de Laura a été envoyé à Paris pour avoir une conférence avec le Ministre. Tous ces messieurs sont des gens biens tranquilles. Ce dernier est dit on dénoncé, et cependant il n’y a aucune preuve contre lui dit-on, je le désire, c’est un bien honnête homme. Tes frères, sœurs et parents se portent bien et te disent mille choses tendres : ton oncle ne s’inquiète pas de la petite somme que tu lui dois et que tu lui rendras quand tu seras plus à l’aise. La mère de Suzette ne s’est point décidée à aller à la campagne, et elle a aussi bien fait puisque d’après les ordres du général de Rennes, il lui en faudrait revenir. On dit qu’à Guingamp on a désarmé les nobles, cependant je ne leur croit aucune mauvaise intention, d’ailleurs, ils sont en si petit nombre, qu’ils sont bien peu à redouter. Pauline est à la campagne où elle prend le lait ; elle a bien besoin pour se fortifier. La petite fille de F. vient bien. Il en est le père nourricier et défatigue sa femme des soins qu’elle en prend seule, quand il est de service. Il attendoit l’arrivée d’un de ses camarades pour suivre son cadastre, et reste ici, en l’attendant. Tu as dû quitter tes bons camarades avec chagrin ; tu vas te trouver bien seul si les correspondances n’étoient pas si chères , je t’aurois conseillé d’en entretenir quelques une pour te désennuyer. Tu as dû recevoir une lettre de moi avant de partir d’Auxonne ; comme tu ne me le demandes pas, je reste dans le doute ; au moins accuses moi reception de la 1ère. Si l’on croyait les contes que l’on fait, l’armée de la Vendée serait considérable et les désertions de la notre, nombreuse. J’ai peine à la croire d’après le bon esprit que je vois dans les troupes. Il y a quelques temps que je n’ai entendu parler de Maurice. Je le crois par continuation un bien bon garçon. Euphrasie te fait ses compliments. Nous menons toujours la même vie, et faisaons tous les jours des vœux pour ce qui nous est cher. Clara et tout le monde t’embrassent. Nos petites demoiselles me resteront, je crois, jusqu’à la fin de l’année. Le père de Sophie est député à l’Assemblée du Champ de Mai ; il nous est venu voir à son passage. Ecris moi souvent pour passer le temps et me tranquilliser sur ta santé et tout ce qui te regarde. Adieu, mon ami, tâche de te distraire de ton ennui, et lis, si tu trouves quelques bons livres. Nous nous portons tous bien ici ; c’est une grâce à rendre à Dieu, dans ce temps malheureux. Puisse la paix rendre tout le monde heureux et tranquille.

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